Ce roman m’avait été conseillé par ma professeure de géographie en hypokhâgne, comme une belle manière de découvrir la Turquie et ses problématiques sociales. L’actualité aidant, j’ai décidé d’emporter ce roman en vacances (pas des plus distrayants sur la plage, je vous l’accorde, ni des plus raccord avec la saison… mais bon !). Je peux tout de suite vous dire que cette lecture fut des plus laborieuses…
Le jeune poète turc Ka quitte son exil allemand pour se rendre à Kars, une petite ville provinciale endormie d’Anatolie. Pour le compte d’un journal d’Istanbul, il part enquêter sur plusieurs cas de suicide de jeunes femmes portant le foulard. Mais Ka désire aussi retrouver la belle Ipek, ancienne camarade de faculté fraîchement divorcée.
A peine arrivé dans la ville de Kars, en pleine effervescence en raison des prochaines élections, il est l’objet de diverses sollicitudes : le chef de la police locale, la sœur d’Ipek, l’islamiste radical Lazuli vivant dans la clandestinité, ou l’acteur républicain Sunay, tous essaient de la rallier à leur cause.
Mais Ka avance, comme dans un rêve, voyant tout à travers le filtre de son inspiration poétique retrouvée, stimulée par sa passion grandissante pour Ipek, et le voile de neige qui couvre la ville. Jusqu’au soir où une représentation théâtrale se transforme en putsch militaire et tourne au carnage.
Un extraordinaire roman à suspense qui, jouant habilement avec des sujets politiques très contemporains, comme l’identité de la société turque et la nature du fanatisme religieux, surprend par ce ton poétique et nostalgique qui, telle la neige, nimbe chaque page.
J’ai eu un mal fou à me plonger dans l’ambiance très lente de ce roman, puis toutes les peines du monde à aller jusqu’au bout de ma lecture. Mais je dois d’emblée reconnaître à l’auteur un talent certain pour pressentir quand un regain d’action ou de suspens est absolument nécessaire pour retenir le lecteur peu captivé (comme moi), afin qu’il laisse une chance supplémentaire au chapitre suivant, au moment où il était enfin déterminé à arrêter !
Evidemment, me direz-vous, j’aurais pu abandonner ma lecture si elle ne me plaisait pas, mais, en fait, ce roman (l'auteur est prix Nobel tout de même) est loin d’être mauvais !
D’une part, j’ai bien conscience que ce style lent (presque traînant) est tout à fait voulu par l’auteur. Il nous plonge volontairement dans cette ambiance nostalgique et nous amène à voir les événements à travers les yeux contemplatifs du héros-poète, Ka (j’y reviendrai). Le style (évidemment par le biais de la traduction – je ne lis pas encore le turc dans le texte) est de qualité mais plutôt difficile d’accès, selon moi. Les phrases sont longues, parfois un peu alambiquées. Il faut aimer. Personnellement, je préfère les écritures un peu plus incisives, même si, une fois encore, l’ambiance que l’auteur veut créer passe par ce style complexe.
D’autre part, ce roman permet de plonger dans l’Anatolie profonde des années 90 et d’en saisir l’équilibre subtil et parfois instable entre l’attachement à la République laïque d’Atatürk et, dans le même temps, à la religion musulmane, notamment vue comme le ciment des relations sociales. Pour aller un peu plus loin et aussi pour mieux comprendre l’histoire que nous raconte Orhan Pamuk, je ne peux que vous conseiller de feuilleter en parallèle le hors-série « L’Histoire » sur « Les Turcs » qui est une mine d’informations. J’ai apprécié cette manière de découvrir un peu ce pays et son contexte social à travers cette histoire et j’ai été particulièrement sensible à la résonance avec l’actualité.
Malgré toutes ces qualités, je n’ai pas vraiment aimé cette lecture. Le style m’a anesthésiée, comme Ka semble l’être. Ka est un poète en mal d’inspiration, émigré en Allemagne, qui revient dans sa Turquie natale pour écrire un article sur les filles qui se suicident et pour retrouver la belle Ipek, fraichement divorcée, qu’il a connu étant jeune. Ka n’est pas charismatique, il passe à côté des choses sans en faire partie. Il contemple le monde. Il m’a profondément ennuyée. Je n’ai à aucun moment vibré pour ce personnage (contrairement à d’autres plus touchants : Ipek, sa soeur Kadife, leur amant islamiste Lazuli, leur père, le jeune Necip, et d'autres encore). Il est un narrateur détaché du cœur du roman. Et je n’ai pas aimé du tout la description du processus d’écriture poétique. Je n’ai pas trouvé ces inspirations subites « magiques » ou « inspirées », elles m’ont données l’impression que Ka avait besoin impérieusement d’ « expulser » ces mots en quelques sortes (pour ne pas dire autre chose…).
En outre, j’ai eu cette sensation étrange que l’action du roman est absolument noyée dans une espèce de torpeur neigeuse. Comme enfouie sous la neige. Elle passe au second plan. Et pourtant, il s’en passe des choses quand on y réfléchit, mais l’action, qui ne dure que quelques jours, donne l’impression de s’étaler sur des mois et des mois.
C’est certainement un peu lié aux deux points précédents (cette indolence de Ka et cette impression de lenteur) mais j’ai souvent eu du mal à suivre et à comprendre les enjeux entre les islamistes et les kémalistes. Ka ne nous aide pas. L’auteur ne prend pas de parti et nous laisse, en fait, en pleine confusion. Du moins l’ai-je ressenti ainsi.
Avez-vous lu ce roman ? Ou d’autres romans de cet auteur ? Qu’en avez-vous pensé ?
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